Les Yeux en Promenade

Des mots en promenade



L'art

Dominique BERTUCAT, printemps 2015


L’art est un lutin malicieux qui ne s’installe nulle part. Il vogue dans la chaloupe de son inspiration , et cherche sa plénitude dans l’irrationnel. Fugueur, il butine la chanson, flirte avec la poésie et caresse d’un coup de pinceau la toile du maître.

Il est fleur des champs ou rose des vents selon les caprices de son créateur : il cultive et revendique le don de soi, allant parfois très près de l’effronterie. Son air canaille le rend attachant, et si son label « hors norme », le poursuit c’est souvent à son insu. Mille larmes dans ses yeux, mille sourires          dans son cœur, son besoin de séduire traverse le temps tel une comète en feu. Sa chaleur nous dérange parfois, mais révèle notre soif de connaissances.

Notre désir s’éveille alors, prêt à apprivoiser ce monde secret et si riche de découvertes ! Voir, sentir, aimer, toucher sont les points cardinaux de notre perception. Ils s’échangent, se relaient pour mieux se côtoyer : point de rivalité ni de compétition mais une harmonie des sens en éveil perpétuel.

L’art est une étincelle qui jaillit puis s’envole, une nécessité   impérieuse de liberté, une expression indomptée. Chacun trouve sa réalité dans la folie que nous fait partager l’artiste, associant son délire et son talent.

                                                                                   


Colère d’un soir

Dominique BERTUCAT, printemps 2003

Pourquoi faut-il dès que l’on possède une canne blanche que l’on s’adresse à vous en vous dotant d’un petit pois à la place du cerveau ? Difficile de regarder celui qui ne vous ressemble pas. De le voir, cherchant sa route au bout d’une boule qui trottine et scrute le trottoir comme un chien, la truffe rasant le sol, fleurant les arômes du bitume.

Ne vous y trompez pas, nous sommes les mêmes qu’hier, seulement nous avons égaré notre vue. Et non contents de l’assumer, nous vous snobons le nez au vent, nous payant même le luxe parfois de vous ignorer ! Mais si notre démarche et notre troisième œil vous narguent, nos facultés intellectuelles ne s’en trouvent pas démunies. Il n’est pas nécessaire de nous interrompre pour parler votre langage. Le nôtre est issu de la même source, et coule limpide et claire lorsque le loisir nous est donné de nous exprimer.

Votre regard je le devine et le suppute attentif et bienveillant, aide et assistance sont vos lettres de noblesse. Pourtant, faire à notre place est un luxe que nous ne pouvons vous offrir. Le portrait de l’aveugle que vous entretenez dérange votre habitude de vie, orchestrée sur la routine et les journées bien remplies.

Seulement voilà, notre hésitation, notre lenteur parfois, révèle une attitude qui perturbe le renvoi de votre miroir. Notre sensibilité, voire même notre intelligence, ne sont plus au premier plan. La différence obscurcit ces valeurs, profanées par votre peur de nous intégrer dans votre club privé. Notre souffrance a dépassé vos limites autorisées. Et si notre bonne humeur nous permet d’y accéder sans droits d’entrée, votre tolérance demeure un affront à notre loyauté.

Colère d’un soir, lueur d’espoir dans notre regard vide d’expression, mais empli d’une telle séduction mélange d’amour et de dépassement de soi. Cette motivation nous emmène bien loin au-delà de nos craintes et de vos préjugés. Elle est moteur, douleur et peut devenir candeur lorsqu’elle se laisse apprivoiser par un bras qui vous guide ou une main qui se pose, maladroite, sur notre épaule.

Un instant de vie

Dominique BERTUCAT, 2002

Lorsqu’on me remit ma canne, je ne sus si je devais crier ma douleur ou laisser exploser ma joie. Je décidais de lui donner une identité, un surnom : « Bibiche ». Une canne, mais une canne blanche, voilà qui change toute la dimension. Le regard de l’autre devient souffrance et toute maladresse est un appel de détresse.

Ne plus se reconnaître dans les gestes les plus naturels, être un automate, avec une attitude gauche et un rythme saccadé. Devenir une saltimbanque de la rue, un clown qui fait rire les enfants, curieux de ce déséquilibre permanent. Un sentiment de fierté m’envahit, de posséder l’outil qui allait devenir le symbole confondu de ma liberté et de mon esclavage : il investit le terrain et devient un regard au ras du sol.

Savoir identifier les obstacles, contourner les pots de fleurs devant le fleuriste, éviter une terrasse de café, deviner une rôtissoire, campée sur quatre pieds au milieu du trottoir, dont le fumet vous interpelle quelques mètres avant l’arrivée précipitée d’un passant ! Le monde de la rue, prévenant et attentif ne mesure ni ma disposition à évaluer les obstacles, ni la perception des indices qui, dans ces moments de recherche, deviennent mes alliés. La peur devant mes hésitations devient prétexte à une assistance toujours bienveillante, mais parfois embarrassante. Le handicap visuel représente un autre mode de fonctionnement qui réunit tous les autres sens au profit d’une découverte de l’environnement sous un angle différent. L’isolement ressenti vient autant du regard porté par l’homme de la rue, que de la difficulté à s’intégrer dans un monde inadapté. La chaleur humaine et le sourire, celui qui vient du cœur, restent le meilleur relais entre les deux mondes.

C’est le soleil qui nous manque dans notre parcours du combattant, et qui vient caresser notre amour de la vie.

La pluie

Dominique BERTUCAT, 2002

Elle amplifie tous les sons. Le moteur d’une voiture devient tracteur. Les pneus sur la chaussée mouillée couvrent le temps d’une éclaboussure, tous les bruits environnants.

Je ressens une agression qui envahit mes facultés d’écoute. Tout est disproportionné, l’échelle de valeurs n’a plus sa place. Un rideau de gouttes d’eau tombe sur mes yeux, mon visage et pénètre insidieux dans mon cou. Essayez donc de tenir un parapluie avec une canne ! Il y a un élément de trop, et dans ce cas là c’est le choix de la capuche qui l’emporte.

Mais une capuche, soit elle est trop petite, le front et la mèche de cheveux dégoulinent sur le nez, et les oreilles sont branchées radio B.R.A. (bruits de la rue active). Soit elle vous enveloppe complètement la tête et là, c’est l’exploit pour écouter sans se tordre le cou ! Je me sens exposée à tous les vents, nulle protection ne vient alléger un sentiment d’insécurité total.

Des talons résonnent sur l’asphalte, des voix de passants qui me dépassent. Je perçois des bribes de conversation qui interpellent mon attention soutenue à tenter d’isoler chaque son. La neige enlève toute résonance et rend l’atmosphère pesante voire même inquiétante. La pluie multiplie chaque bruit, l’impression qui se dégage est une cacophonie monstre dans un univers hostile. Le chef d’orchestre n’a pas accordé tous les instruments pour le même quatuor. Le violon grince, la trompette n’est pas en mesure, le piano et le tambour se sont associés : le résultat est curieux et révèle une tonalité particulière.

Il est difficile dans cette ambiance de salle de spectacle d’éduquer ses oreilles ! Bibiche est attirée par toutes ces dissonances, et arpente le trottoir sans aucun sens de coordination.

Pourtant un sourire malicieux vient éclairer mon visage ruisselant de pluie, lorsqu’arrivée à l’abri j’entends une voix agacée : C’est un temps à ne pas mettre le nez dehors, je n’avais pas de parapluie et je n’y voyais plus rien, tant la pluie m’aveuglait...

Le soleil revenu en fin d’après midi changea la rue. Elle retrouva son insouciance et ses cris d’enfants, ses éclats de voix, signe du retour de la bonne humeur !

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